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Lèvres cachées par la trompette (Booker)

24/04/2013

Les solistes brillants, cela va bien un moment, trop brillants un moment, trop solistes, et puis s’en lasse. Mais comment se lasser de ce qui ne vieillit jamais. Apparaître, faire de la musique, pousser l’instrument là où on ne l’avait pas encore conduit, pas comme ça, avec ce mélange de la plus grande agilité et d’une fragilité feutrée. Un soliste timide, même quand au plus haut point assuré. Une trompette avec un bout de cassé qui rend le métal un peu plus mou, un peu plus lourd, du plomb dans l’instrument, une matité dans le médium, et étonnez-vous que ses reins le lâchent trop vite, intoxiqué, et qu’il disparaisse avec son plomb, dans son plomb. Une trompette en chêne. Chêne hi-fi, alors.

Oui, les solistes, les brillants, les premiers, ceux qui tout en avant. La trompette sans l’insolence du saxophone tout de même, instrument plus ingrat, les lèvres qui souffrent, mais instrument soliste tout de même. Il y a là tout un gisement de vulgarité béate, et le Jazz des fois se prend à ressembler à un match de foot avec tout l’adulation portée au crétin en pointe. Mais ce n’est pas ça, pas ça du tout. Le solo au lieu de ça, au lieu de ce devant, en faire le risque de l’essoufflement, la menace du silence, le jeu avec les chausses-trappes du thème, l’écho de l’écho d’un écho, une série de distorsions, de réflexions, de modifications, une série d’engendrés tous liés et tous différents, comme dans Borges, mouvements au bout desquels le thème deviendra encore plus ressemblant à lui-même qu’il ne l’était d’abord, plus parfait, plus nu. On en sera passé alors par beaucoup de beauté, ou beaucoup de bêtise.

Booker Little disparu bien avant que ses solos aient la moindre chance de nous lasser jamais. Compagnon de Dolphy (le génie, le trop tôt disparu, le noueur de tout, le passeur de passeurs qui ne passa pas, l’avant-garde avec barbiche et clarinette basse), de Max Roach aussi. Un soliste, on n’entend que ça, et pourtant, Little, même au milieu de tout, a une façon de faire place à quelque chose qui le dépasse, une façon de se cacher derrière sa trompette, comme si c’était elle qui faisait tout.

http://grooveshark.com/s/Booker+s+Waltz/2Vz52m?src=5

Booker, oui, et n’allez pas croire qu’un bon soliste soit un soliste mort. Mais que dans ce qui se montre et s’affiche, jaillisse aussi l’impossible de se montrer.

 

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