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Dévoré par Oracle, Sun perd même son .com

22/03/2011

La liquidation par Oracle du site Sun.com achève un rachat en forme d’équarrissage. Une opération d’effacement, de dévoration qui réduit la proie à l’état de friandise pour corbeaux. Oracle a convié Sun à un grand banquet : pas au titre d’invité, mais de plat principal. Et c’est dans son crane qu’on a trinqué.

Deux ans après l’annonce d’un rachat (avril 2009) paré des promesses d’ineffables synergies et de lendemains technologiques radieux, dans une débauche de discours délirants, il n’existe plus de Sun que des ruines, elles-mêmes toutes cassées.

Quelqu’un a entendu parler de Solaris, récemment ? Moi oui : des entreprises qui veulent s’en débarrasser.

Les serveurs de Sun ont atteint la miniaturisation complète de leurs parts de marché.

Les systèmes de sauvegarde déjà abimés rachetés par Sun à Storagetek auraient bien besoin que quelqu’un se préoccupe de leur sauvegarde avant complète disparition.

La communauté OpenOffice a explosé, et se reconstitue loin d’Oracle, et sous autre nom (LibreOffice).

Les développeurs-clés de MySQL ont fui. Les tarifs de maintenance ont gonflé. Bien des entreprises se lamentent encore de voir finir le seul challenger d’Oracle dans le ventre d’Oracle.

Le processus de développement de Java ressemblait au petit village Gaulois d’Asterix (on se castagne puis on banquette après avoir ficelé le barde). On dirait désormais la Rome des Borgia.

Oracle prend les JVM pour des couteux à presser contre la gorge de ses concurrents.

Les équipes de Sun ont été saignées à blanc.

Oracle a tout broyé.

La fabuleuse avidité d’Oracle, sa culture de la réussite violente ont conduit au démantèlement sauvage d’un Sun qui n’affichait déjà pas une grande forme. Vae Victis. Les blessés furent égorgés, les prisonniers vendus comme esclaves, les maisons brûlées, les villes rasées. Ne furent conservées que quelques possessions immédiatement utilisables. Tout cela porte un nom : barbarie. Barbarie légale, Sun fut racheté en bonne et due forme, contre espèces sonnantes et trébuchantes, et tout aussi légalement équarri.

Consolation : Oracle a depuis longtemps remplacé Microsoft au titre d’entreprise la plus universellement détestée par ses clients. Et la succession de son PDG vieillissant s’annonce compliquée. Je n’en conçois aucune inquiétude.

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Disques durs : 200 morts, 4 survivants

14/03/2011

Il existe sur Wikipedia une page cimetière consacrée aux fabricants de disques durs disparus. A lire cette longue liste d’entreprises défuntes, on croirait ces produits gravement toxiques, cancérigènes, on en déconseillerait formellement l’utilisation aux jeunes enfants, aux vieillards et aux malades. Liste d’ailleurs lourdement lacunaire, elle ne recense qu’un quart des victimes de cette morbide histoire longue de soixante ans.

 

Mais non, ni maladie mortelle ni syndrome vicieux, rien que le cours normal de l’activité de notre industrie, qui vit dans une auto-absorption sans fin et semble parfois se nourrir moins de ses ventes que de sa propre substance.

 

Nouvel épisode de cette saga funeste la semaine dernière. Western Digital a racheté Hitachi GST, réduisant à 4 le nombre de constructeurs encore en vie. Western Digital et Seagate totalisant presque 80 % des ventes, les perspectives des deux outsiders, Toshiba et Samsung, ne brillent que moyennement.

 

Deux remarques :

 

Le marché du disque dur pèse 28 milliards de dollars en 2010, pour 675 millions d’unités. Microsoft a réalisé plus de 60 milliards de dollars de chiffre d’affaires la même année. L’immatériel l’emporte haut la main. Je me demande même si le matériel informatique ne va pas finir par disparaître, s’évaporer totalement pour nous laisser dans un monde de logiciels et de services, d’exécution flottante et désincarnée des codes, de machines purement abstraites et sans plus d’ancrage physique. Un mensonge sans doute, mais un mensonge devenu crédible. (il faudrait explorer la figure de l’informatique comme système-sans-intériorité, ou corps-sans-organes, si l’on veut.)

 

Alors qu’il ne reste que 4 constructeurs de disques durs magnétiques, on trouve assez facilement les noms de 25 fournisseurs dans le domaine des disques durs solides, sans pièces mobiles, les SSD. Ce qui laisse penser que le disque magnétique arrive à la fin d’un cycle. Même s’il ne disparaît pas, l’important ne s’y joue plus.

IE6, un fantôme hante Redmond

07/03/2011

Comme la mauvaise conscience, comme le remords qui poursuit le coupable, IE6 ne veut pas mourir. Comme le produit de l’inceste qui reviendra inéluctablement accomplir le destin tragique dont il porte le poids et la souillure, IE6 ne veut pas disparaître. Le navigateur Frankenstein, le browser maudit, le butineur déchu, avec la grâce pesante et surannée du zombi, avec la déprimante   invincibilité du mort vivant (car comment tuer ce qui depuis toujours est déjà mort, est déjà la mort ?) hante et hante et hante encore son créateur.

Microsoft aimerait bien le tuer, aimerait bien faire enfin disparaître ce fruit encombrant de sa démesure, ce reliquat d’une époque où il voulait posséder le Web, se l’approprier, en faire sa chose. Objet technologique obscène, chimère logicielle, IE6 fut créé pour briser les règles communes du web et imposer le standard Microsoft contre tous les standards. Le monde devait plier, reconnaître la suprématie du maître IE6, la seule référence, la loi. Et ce pauvre délire abruti, par milliers les entreprises moutonnières le firent leur.

Alors l’histoire, dans un balbutiement farceur, s’est vengée. Le projet dément de Bill Gates et de ses tristes sbires a échoué. IE6, n’est plus rien qu’une vieillerie même pas attendrissante, qu’un inoffensif monument de mauvais goût, une crotte posée au milieu du salon high-tech nouveau-riche de l’éditeur, l’épouvantable vase de la vieille tante qu’on n’ose ni cacher ni briser. Le méprisable rêve d’hégémonie totale a pourri. Il ne reste plus qu’un grand enlisement, celui de ces milliers d’entreprises qui dans leur bêtise vengeresse ont étroitement intégré IE6 à leur informatique, et n’en peuvent plus bouger, tandis que le Web, lui, évoluait.

Ces entreprises imposent à Microsoft une réussite à son image. IE6 est devenu standard, mais au mauvais endroit. Le fléau s’est retourné contre son créateur, dans une fable désuète et ironique. Ce monstre a pris racine, plus moyen de le faire discrètement disparaître. Au lieu de ça des DSI piégés  manifestent à grand bruit leur attachement à cet enfant anormal, et s’indignent à l’idée qu’on puisse vouloir le tuer. Et Microsoft de porter cette flétrissure.

Je lui souhaite encore une longue, une très longue vie.

Gmail tousse, le monde s’enrhume

02/03/2011
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Une panne qui frappe 0,08 % de la base utilisateur ? Ça n’existe pas, ça n’existe pas. Tout simplement pas. 0,08%, personne ne compte ce genre de décimales, l’épaisseur du trait, ou tout comme. La plupart des installations informatiques ne possèdent même pas une échelle suffisante pour qu’un tel objet, 0,08%, soit concevable. Un trentième de boite aux lettres ? Un cent-cinquante-neuvième d’utilisateur ? Un vingt-quatrième d’octet ? Un fragment de seconde d’indisponibilité ? Inconcevable. Sauf si la base utilisateurs compte quelques dizaines ou cinquantaines de millions de comptes.

 

Bienvenue dans le cloud, dans la mutualisation à outrance, dans le temps des accidents industriels de production. Le trait devient poutre, maison, bâtiment, ville. Une erreur de manipulation chez Google touche 0,08% des utilisateurs de Gmail, et 150 000 personnes pleurent leurs archives. Une petite maladresse chez l’Ogre de Seatlle, et Dijon (17ème ville française) n’a plus de messagerie.

 

Question d’échelle. Dans un système Béhémot, ce qui n’était pas grave le devient. Ce qui n’existait pas se manifeste. Le reste, le reliquat, le marginal et le minoritaire prennent tous droit de cité. Dopée par un gigantesque bras de levier, la petite cause accouche d’un effet gigantesque, frappe le grand nombre, prend des allures de catastrophe.

 

Le Cloud ne souffre pas plus de pannes, mais nettement plus visibles, que la discrète informatique interne. Mais le Cloud, ce sont les transports en commun de l’informatique. Une voiture accidentée ne retient guère l’attention. Mais qu’un bus quitte la route, qu’un avion tombe, qu’un train déraille, et cela d’un coup se voit, retentit. Le Cloud, et ça ne fait que commencer, c’est la caisse de résonnance des pannes.

 

 

 

 

Docteur FoliPad, ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer Apple

24/02/2011

Youpi ! hurlait le DG en consultant ses tableaux de bord depuis son iPad

(D’après des faits réels)

 

L’iPad, poison pour les DSI. Les enfants du directeur général (sales gosses) se sont cotisés à Noel pour lui acheter la tablette d’Apple. Et quand il demanda à son DSI d’accéder à SAP depuis son joujou, il ne l’interrogeait pas sur la possibilité de la chose. Il voulait seulement savoir si ce serait bon demain ou après-demain. Il a vu d’autres patrons même pas aussi grands que lui faire pareil. Il ne concevrait même pas une objection de la part de son DSI, ou la tiendrait aussitôt pour une preuve d’incompétence.

 

L’iPad poison pour les DSI. Intégrer cette saleté coûte une fortune en composants logiciels additionnels, déploiement et support. Et côté sécurité, la méthode de la boite à cierges, grand modèle, paraît la seule adaptée. Les enfants du DG (sales gosses) adorent titiller l’iPad de leur cher papa, et l’engin connait de ce fait une vie sociale remarquable, et passe même quelquefois ses nuits dehors. Ne parlons même pas des sauvegardes : elles feraient sangloter de rire un vieux sysadmin.

 

L’iPad poison pour les DSI. Mais non, l’iPad ami des DSI. Qu’ils fassent comme on leur dit. Qu’ils intègrent la calamité, lui ouvrent largement le système d’information. Que des collaborateurs brillants soient affectés à son support. Sans penser aux sommes investies. « Intégrer une seule de ces saletés m’a coûté quelques milliers d’euros, et m’a permis de faire passer plusieurs projets à quelques dizaines de milliers d’euros à ma direction générale, très satisfaite de mes services ».

 

Quand le sage DSI montre l’informatique, le DG idiot regarde l’iPad.

 

 

 

Chorus : le progiciel nu

21/02/2011

"Mehr Licht" : le Directeur des Finances de l'Etat Goethe se battant avec SAP

Année après année, la Cour des comptes épingle les grands projets informatiques de notre bien-aimé Etat. Pour les comptables compulsifs, contrôleurs catégoriques et autres critiques carnassiers de la rue Cambon il s’agit d’un  sport, d’un devoir, et d’un rendez-vous. En 2011, ils crucifient une nouvelle fois Chorus, le très imposant et même  pantagruélique logiciel de gestion des dépenses, des recettes non-fiscales et de la comptabilité de Léviathan.

Chorus a tous les vices, affirme la Cour. Il fonctionne mal (retards de paiements). Il ne fait pas ce qu’on voudrait qu’il fasse (suivi de la dette et contrôle des engagements comptables). Il coûte plus cher que prévu, et d’ailleurs personne ne sait très bien ce qu’il coûte. Et puis finalement, il serait non-pertinent (il n’incorpore pas de comptabilité analytique).

Aurait-on donc lâché un enfant mongolien dans le saint des saints de l’administration française ? Aurait-on saboté un grand projet ? La presse se déchaîne, envisage déjà de lyncher ces fainéants de fonctionnaires, gaspilleurs d’argent public. Les services informatiques de Bercy seraient-ils parfaitement incompétents ? Ou alors, faut-il voir là la main de l’anti-France ?

Rien de tout ça. Une illusion d’optique, un bête problème d’éclairage. La Cour des comptes se prête à un exercice rare, quasi-inédit : examiner de près la conduite d’un grand projet informatique, en ne cachant pas systématiquement ses carences, échecs, imperfections, ratages. Les adolescents acnéiques n’aiment pas les photos en pleine lumière. Ils préfèrent la pénombre qui atténue leurs imperfections. L’informatique est un adolescent acnéique. Les grands projets, comme des champignons, se développent mieux dans l’obscurité, dans, dirait-on, l’opacité. Chorus échappe à la règle et grandit non pas dans la transparence, mais dans le translucide des critiques annuelles de la Cour des comptes.

Chorus présente toutes les tares d’un grand projet informatique : déficient, incontrôlable, inadapté, et probablement nécessaire. Il rappelle l’adage selon lequel : « un logiciel ne fait jamais ce que vous voudriez qu’il fasse, il fait ce que vous lui dites de faire ». Il rappelle que l’informatique à grande échelle n’est pas une science exacte. Mais, alors que les grandes entreprises privées cachent leurs échecs en les taisant, en les enrobant d’une épaisse communication mielleuse, en négociant de petits arrangements avec leurs fournisseurs, l’Etat nous montre son ventre mou informatique.  J’aimerais bien que quelques grands comptes français aient le courage d’en faire autant, et que l’informatique devienne enfin un peu adulte et capable de reconnaître publiquement ses carences.

Raz-le-cloud

17/02/2011

Le cloud computing m’ennuie. Le morne ressassement de cette syllabe me fatigue. Je la lis cent fois par jour, je l’entends mille fois par semaine. Le mot, au fil de ces répétitions se vide de son sens, devient une ritournelle hystérique, un chiffon rouge agité sans fin. La pauvreté des discours marketing, de ce foutu storytelling, se paye une de ces crises exaspérées qui rappelle furieusement les moments les plus stupides de la bulle Internet.

 

L’informatique d’entreprise se réduit en ce moment à ce concept malhabile, aux contours flous. Il fait peur aux clients, qui n’y comprennent pas tout. Il excite les fournisseurs, par sa confusion même, il leur promet une éventuelle redistribution du marché, un moment d’égarement, de flottement et donc une occasion de croitre. Ou de disparaître, d’ailleurs.

 

Comme l’expliquent si bien ceux qui y comprennent quelque chose, le Cloud n’a rien de technique. A la limite, il ne s’agit même pas d’informatique, juste d’une manière de fournir un certain nombre de ressources. Le cloud est à l’informatique ce que l’eau qui envahit la cuvette lorsque vous tirez la chasse est à l’hydrographie.

 

Le Cloud fournira aux directions d’entreprises le moyen de se séparer d’une grande partie de leurs équipes informatiques dans les prochaines années. Personne ne dit qu’au bout du compte cela leur coûtera moins cher, mais en tout cas, le modèle a l’avantage incommensurable de limiter l’engagement des ressources budgétaires, et surtout le nombre des salariés. Il transforme l’informatique en une substance fluide, immatérielle, négociable, qui deviendra sans nul doute objet de spéculation. Il existera des bourses de puissance de traitement comme il existe aujourd’hui des bourses de l’énergie. On se foutra de savoir que des gens s’activent pour fournir ladite ressource : un abonnement ne vous serre pas la main le matin, ne négocie pas, ne se met pas en grève, il ne faut pas le licencier, on se contente de le résilier.

 

D’ici là, il s’agit d’en être. Malheur à qui ne serait pas, d’une façon ou d’une autre, engagé dans cette sublimation (passage d’un corps de l’état solide à l’état gazeux). Malheur à qui se positionnerait à rebrousse-poil. Et tous de psalmodier cloud, cloud, cloud, cloud …