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J’aime les antidépresseurs, et je t’emmerde

07/03/2018

La jeune médecin remplaçante chez qui je passe faire renouveler mon ordonnance me laisse béat quand elle me lance « et puis il va falloir y faire quelque chose, les médicaments ne vont pas tout résoudre ». Je ne dis rien. Je remballe mon ordonnance. Me voilà tranquille pour six mois. J’irai voir ailleurs.

Absurde préjugé de la guérison. Les antidépresseurs, cette merveilleuse invention, rendent la vie supportable lorsqu’elle ne l’est plus, c’est-à-dire très souvent. Moins encombrants et coûteux que l’analyse ou la thérapie, ils produisent surtout des effets tangibles. Ils apaisent,  diminuent l’angoisse, l’énervement, la perpétuelle irritation. Ils autorisent à voir dans le monde autre chose qu’un grand trou répugnant et dans les gens qui le peuplent autre chose que de nauséabonds étrons. Ils me rendent plus aimable avec mon épouse et plus patient avec mes enfants. Ils me rendent l’attention et les longues plages de concentration où j’aime me perdre. Ils m’aident à supporter les commerciaux débiles, les patrons incompétents, les collaborateurs bornés, et notre médiocrité à tous. Avant tout ils m’aident à me supporter, me permettent de ne plus souffrir de la saloperie, difforme (moralement, intellectuellement, éthiquement) que je suis, être inutile, incapable, sans talent, sans rien, baudruche infiniment vide et triste.

Les antidépresseurs sont une bénédiction. Surtout les récents qui n’assomment pas d’effets secondaires. Peut-être existe-t-il quelque chose comme des problèmes de recapture de la sérotonine, même si cela dérange la médecine humaniste. Peut-être pas. Peut-être tout cela n’est-il qu’un effet de mon besoin d’une substance qui vaille plus que moi et dont les effets physiques rendent supportable ma médiocrité. Je m’en moque (non curo). Du moment que ce n’est pas de l’homéopathie, que j’ai la tête qui tourne, quelques nausées, la libido vacillante, le souffle court, du moment que je sens mon corps envahi et mon esprit qui palpite un peu moins fort, qui lance moins de ces grandes ondes de tristesse, cela me va. Et que cela dure encore trente ans ne me dérange pas.

 

 

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Ce qui est vrai est beau et bon

05/03/2018

Jean-Louis Denois, la grande cuvée. Transplantés d’Aquitaine, les trois mousquetaires des cépages Bordelais (Cabernet franc et Cabernet Sauvignon, Merlot, Malbec, deux C deux M) font des ravages sur les hauteurs de Limoux. J’avais adoré les Pinot Noirs de ce divin vigneron, j’aime cette grande cuvée profonde et totalement dépourvue de lourdeur, qui pour ses 6 ans et demie (2011 – Mars 2018) sonne à la fois comme un vin jeune et vieux. Un vin de maîtrise, un mélange, une élaboration et un élevage qui donnent le sentiment de la maîtrise parfaite des goûts et des parfums. Très bon. Très, Très.

Dans le même genre, le Petit Clos de Géraldine Laval en IGP mais sur les terrasses du Larzac époustoufle de finesse et de simplicité. Frais à n’en plus pouvoir, débordant de fruits en même temps que construit, élégant et juste, aimé autant la deuxième fois que la première. Je bloque devant sa grande cuvée que je trouve tapée (23 euros, bon, faut voir), mais j’essaierai, promis.

Autre rMalevitchencontre renouvelée, dans un autre genre, le Beaujolais Village de Jean-Claude Lapalu cogne comme un manifeste futuriste ou une toile de Malévitch (Kasimir). Une pureté du Gamay (pureté est un mot qui ne veut rien dire : une pureté entièrement construite donc par le vigneron dont le produit fini, élaboré, sera dont ici dit pur) aussi claquante qu’une vague d’eau froide et salée par un matin de printemps sur une plage sudiste. On ne croque pas dans une grappe de raisin, on dévore à belle dents l’os du raisin, on suce son noyau, on se repaît de ses arrêtes et de ses tripes, on plonge le nez dans son sang encore chaud. Vin d’entrailles. Vin violent dans sa droiture impossible. Merci.

 

Ritournelle à fleurs rouges (Ahmad Jamal)

01/05/2013

Standard, ritournelle, piano. Poinciana.

 

D’abord un arbre, des fleurs rouges si rouges, le poinciana, delonix regia. On l’appelle le flamboyant. Il n’aime pas le froid. Un arbre rouge venu avec ses fleurs rouges de Madagascar jusque Cuba pas encore rouge. Un air cubain devenu chanson, une chanson devenue standard. Des fleurs rouges tombent dans le piano d’Ahmad Jamal. Il joue avec, il joue rouge.

 

Le piano, toutes ses touches, toutes ces notes, tout ce poids, cette aura des pianistes, plus musiciens que les autres. Meilleurs que quoi. Meilleurs à quoi. Le piano, cette vache de bois lourde posée à quatre pattes au milieu des oiseaux petits et grands du jazz, de ses ours, ou de la tribu sèche et vive de la batterie. Le piano, quel encombrement, quelle présence. Et ces pianistes plus virtuoses encore que tout le reste : plus vite, avec moins de notes, une main par-dessus l’autre, plutôt sur le haut, le bas ou le milieu du clavier, les arpèges, toute cette gymnastique. Ce serait épuisant si ça ne marchait pas si bien. Ce serait insupportable si le piano n’avait trouvé sa place dans la section rythmique du  quintet des années 40. Modeste et énorme compagnon de la batterie (qui se frappe, comme les touches) et de la contrebasse (qui porte aussi quatre lignes de métal). Ce serait insupportable si de tout cet amas énorme de cordes et de cadre, de bois de métal, et de pédales, si de toutes ces noires et blanches ne venait de la musique.

 

Ahmad Jamal et Poinciana, faire danser la vache. Une sale petite ritournelle, assez laide, un air de danse et de chanson dérobé à Cuba et puis trituré, mis au goût du jour et puis travaillé par cette alchimie déformante des standards. Partir tous de la même chose, très peu de chose, mais quelle est cette chose. Puis chacun arrive où il veut. La trace de tout cela, c’est un standard. Mettez-lui un nez rouge, posez-le sur la tête, étirez-le, raccourcissez-le, peignez-le en bleu en mauve en vert, faites-le maigrir, poussez-le au désespoir, trempez-le dans l’eau, trempez-le dans l’huile, il reste ce qu’il est. Un standard encore.

 

Ahmad Jamal se saisit de Poinciana et le joue et l’enregistre durant 50 ans, injecte assez d’avant-gardisme dans sa virtuosité pour donner à cette musique de bar une liberté qu’elle ne promettait pas. Ahmad Jamal aime bien parfois, au bord de l’ostinato, soutenir une note un peu plus longtemps qu’il ne serait convenable. Parfois aller se perdre dans les graves. Parfois fourrer un motif avec une diversion. Faire des détours. Truquer le rythme de la ritournelle. Une anamorphose de quarante ans. Poinciana, faire fleurir le piano, le faire rougir.

Une version parmi d’autres, inaugurale

http://grooveshark.com/s/Poinciana/4E1gxW?src=5

Il suffit de se promener sur Grooveshark pour vérifier à quel point la chanson qui sert de base à ce standard est une laide chose.

 

 

Lèvres cachées par la trompette (Booker)

24/04/2013

Les solistes brillants, cela va bien un moment, trop brillants un moment, trop solistes, et puis s’en lasse. Mais comment se lasser de ce qui ne vieillit jamais. Apparaître, faire de la musique, pousser l’instrument là où on ne l’avait pas encore conduit, pas comme ça, avec ce mélange de la plus grande agilité et d’une fragilité feutrée. Un soliste timide, même quand au plus haut point assuré. Une trompette avec un bout de cassé qui rend le métal un peu plus mou, un peu plus lourd, du plomb dans l’instrument, une matité dans le médium, et étonnez-vous que ses reins le lâchent trop vite, intoxiqué, et qu’il disparaisse avec son plomb, dans son plomb. Une trompette en chêne. Chêne hi-fi, alors.

Oui, les solistes, les brillants, les premiers, ceux qui tout en avant. La trompette sans l’insolence du saxophone tout de même, instrument plus ingrat, les lèvres qui souffrent, mais instrument soliste tout de même. Il y a là tout un gisement de vulgarité béate, et le Jazz des fois se prend à ressembler à un match de foot avec tout l’adulation portée au crétin en pointe. Mais ce n’est pas ça, pas ça du tout. Le solo au lieu de ça, au lieu de ce devant, en faire le risque de l’essoufflement, la menace du silence, le jeu avec les chausses-trappes du thème, l’écho de l’écho d’un écho, une série de distorsions, de réflexions, de modifications, une série d’engendrés tous liés et tous différents, comme dans Borges, mouvements au bout desquels le thème deviendra encore plus ressemblant à lui-même qu’il ne l’était d’abord, plus parfait, plus nu. On en sera passé alors par beaucoup de beauté, ou beaucoup de bêtise.

Booker Little disparu bien avant que ses solos aient la moindre chance de nous lasser jamais. Compagnon de Dolphy (le génie, le trop tôt disparu, le noueur de tout, le passeur de passeurs qui ne passa pas, l’avant-garde avec barbiche et clarinette basse), de Max Roach aussi. Un soliste, on n’entend que ça, et pourtant, Little, même au milieu de tout, a une façon de faire place à quelque chose qui le dépasse, une façon de se cacher derrière sa trompette, comme si c’était elle qui faisait tout.

http://grooveshark.com/s/Booker+s+Waltz/2Vz52m?src=5

Booker, oui, et n’allez pas croire qu’un bon soliste soit un soliste mort. Mais que dans ce qui se montre et s’affiche, jaillisse aussi l’impossible de se montrer.

 

Shtetl, commencement sans origine (Zorn)

07/04/2013

Les grandes choses, on ne saurait en chercher le début. Elles apparaissent, elles sont là, elles ne commencent pas véritablement. Déterminer les origines nous passionne, mais cela ne marche pas, pas comme ça, pas précisément. Penser qu’en un lieu et en un temps quelque chose radicalement vit le jour qui n’était pas là auparavant, nous rassure. Nous rassure ? Le mystère des origines. Peut-être comme écrit Quignard la trace du mystère de notre naissance, de notre conception qui déborde notre naissance. Peut-être signe de notre incapacité à appréhender le temps sous la forme de la continuité. Nous voudrions que cela commence alors que rien ne commence, alors que le commencement est une intéressante abstraction théorique dont nous ne comprenons pas – le commencement, justement.

Bref. Le jazz. Le Jazz n’a pas de commencement. L’effort de parcourir son histoire montre que rien n’y débute jamais. Reprises, progressions, intuitions, formes primitives, efforts, retours en arrière, réminiscences, coups de sonde, tentatives, erreurs fructueuses, hasards sans doute. Un plat de lignes molles. Des noeuds. De la nouveauté sans cesse, de l’invention sans cesse. Des formes, des sons, des discours, et ce flux flot continu de musiques. Oui. Mais de début point, et à rien point. Des dates d’enregistrement. Elles ne nous disent pas ce qui commence, seulement ce qui a lieu. Elles nous disent qu’en un temps en un lieu se produisit un fait.

Il n’y a pas de jazz, et puis il y a du jazz. Faits. Le jazz ne débute pas. Fait.

Il y a du jazz pourtant, je peux dire pour moi, d’une façon tout à fait précise. Depuis un moment où le début a été absorbé, dissous, dans la chose elle-même, le début du jazz se confondant avec le jazz dans un commencement qui commence à mesure qu’il se poursuit et commence de partout et tout le temps partout où il arrive. C’était en juillet 2011, à Berlin. Au sortir du très insupportable musée Juif. Architecture de tombeau trop lourdement signifiante pour être en plus habitée + contenu d’un absurde cynisme (le Juif Allemand, cette espère disparue, sa vie, ses mœurs, son habitat naturel, le tout avec une précision ethnologique répugnante). Au sortir de là donc, dans le Kollegienhaus qui borde la construction nouvelle, se tenait une exposition consacrée à la Radical Jewish Culture. Dans la salle déserte donnant sur cette exposition sonore, jouait Shtetl, première pièce de l’album Kristallnacht de Zorn.

http://grooveshark.com/s/Shtetl+Ghetto+Life/4CXBfS?src=5

Drôle de façon de commencer, drôle de confusion, sans doute, mais c’est mon début, ce n’est pas le début, ce n’est l’origine de rien.

Taille modeste d’un géant (Jimmy Giuffre)

02/04/2013

Un géant, mais tout petit, de telle façon que personne ne se rend compte.

Le premier auquel j’aimerais parler si je pouvais tous les rencontrer, même morts, surtout morts, le premier serait Jimmy Giuffre. Son visage tiré, dévoré de tension, me fait un peu peur. Ça ne doit pas être drôle de se faire rembarrer par Jimmy Giuffre. Mais tout de même c’est le premier que j’irais voir parce que sa musique est comme une carte pour s’orienter dans le jazz des années 50 aux années 90, parce que ce type était dedans avec tout le monde, mais d’une façon tout à fait discrète, et sans que personne ne s’en rende compte, parce que sa musique respire l’intelligence.

Oui, l’intelligence.

Et pourquoi donc une musique ne pourrait pas être intelligente ? En plus du reste, belle, swingante (discrètement, mais sûrement), inventive, maligne, émouvante, tout ce que vous voulez, et ça encore : qu’il y a de l’intelligence en musique, et que Jimmy Giuffre le montre.

Son sourire tiré, sa ligne de cheveux qui recule sur le front, son air raide sur la scène, ses costumes étriqués et nets, sa voix pressée, ce son de clarinette droit et si rond, modulé, maîtrisé mais sans fadeur, plein d’énergie tranquille. Sa façon durant cinquante ans de s’être frotté aux formes existantes et d’avoir cherché plus loin sans jamais perdre sa retenue et son élégance. Alors que le jazz commence à prendre la mesure de la révolution Free annoncée par Ornette Coleman, il enregistre en trio avec Paul Bley et Steve Swallow une musique d’échanges improvisés, une musique d’une liberté de ton totale, mais qui reste aussi totalement mesurée, qui reste fidèle à cette douceur et à cette mesure présente partout dans son oeuvre. Personne n’y comprend rien, alors.

Il y a cette chose, on la nomme third stream. Peu importe. Synthèse de ce que la musique contemporaine inventait et ce que le jazz inventait. Consonance originale et délicate. Free Fall, radical tranquille.

http://grooveshark.com/#!/album/Free+Fall/8774557

Je n’arrive pas à faire le lien entre ce visage-là et cette musique-là. J’écoute et j’essaye.

Le piano de Paul Bley n’y est pas pour rien. Nous en parlerons une autre fois.

Contrebasse, nourrices et Guevarisme

01/04/2013

Trois propositions :

  • Le jazz est fait d’esprit de danse – qu’on appelle souvent swing, aussi parfois d’intelligence, parfois de lyrisme.
  • La contrebasse est la nourrice des formations de jazz.
  • Charlie Haden et Scott La Faro partagèrent un appartement à Los Angeles dans les années 60.

Le lyrisme, la contrebasse, Charlie Haden ; la contrebasse, le lyrisme, le jazz : Song for Che.

Song for Che, pièce de Charlie Haden, interprété par le même. Fin des années 60. Ernesto Guevara est mort en 1967. Haden, compagnon des premières formations d’Ornette Coleman se remet de son addiction aux stupéfiants.

C’est une chanson politique, Song for Che. Une chanson, une plainte, un chant funèbre, un tracas de révolte. Haden, l’a composé, Haden joue. Haden, un des libérateurs de la contrebasse jazz. Avec Scott La Faro donc, et quelques autres, après et avec Charles Mingus, il fit échapper son corps encombrant du rôle de gardienne de rythme. La nourrice ne veillait plus seulement, ne nourrissait plus seulement, elle s’émancipait, elle jouit avec. Avec Haden, avec La Faro près de Bill Evans, les cordes épaisses de la contrebasse doublent la mélodie d’une foule de mélodies additionnelles, la troublent, élaborent une surmélodie dans laquelle en retour les autres inventent. Il se glisse des mélodies dans la mélodie, il se glisse des rythmes dissidents et compagnons dans le rythme. Les cordes longues entrent dans les cuivres, taquinent les hanches, agitent les bois, caressent les peaux. Tout change. Et la contrebasse, la lourde nourrice, prend sont essor pour, comme ici, un long long solo où elle tient toute seule le développement du thème, le subvertit, le conduit ailleurs. La contrebasse, opprimée, libérée. On peut rêver.

Dans cette version, enregistrée à Berlin en 1971, Charlie Haden introduit ses petits camarades les saxophone d’Ornette Coleman et de Dewey Redman et la batterie d’Ed Blackwell. Ils prennent le thème puis font silence. Charlie Haden alors, longuement, sagement, parle. Parfois une cymbale applaudit. A la fin le thème revient, en conclusion, pour nous sortir en douceur du solo.

http://grooveshark.com/s/Song+For+Che/2I532t?src=5